
Comment communiquer au grand public français une image à peu près correcte de ce qu’est le devenir du sous-continent et son développement [1] ? Comment éviter d’alimenter idées reçues et clichés incrustés depuis le temps colonial dans les esprits ou la vision catastrophiste récente tout en restant compréhensible ? Enjeu politicien, le sous-continent suscite en effet peurs et compassion …
Comment aussi répondre aux questions sensibles (pourquoi la faim, le pillage des ressources ou la faiblesse de la culture scientifique et technologique, etc.) tout en pointant certaines particularités africaines dans son rapport au développement entendu ici comme mieux-vivre en évitant la notion de retard dans une évolution vers un progrès matériel supposé linéaire et mimétique ?
Le regard scientifique et technique utilisé ici est structuré par un découpage du savoir en disciplines et par une hiérarchie de celles-ci déterminé par son évolution autonome au niveau global. La programmation de la science est une utopie et les scientifiques de la puissance dominante, in fine, pilotent celle-ci. Et comme la recherche scientifique est supposée, par construction, développer un langage et des approches universelles, pourquoi le développement africain a-t-il tant de mal à être formaté par les grands groupes de disciplines, de la nature, de l’homme et de la société ? Au point de remettre en cause le découpage du savoir et la hiérarchie disciplinaire.
Comment expliquer les difficultés à construire des nations et des Etats sans recourir à l’histoire longue et à la science politique plutôt que de se référer au concept-valise de « gouvernance » introduit par les économistes et les managers ? Autre défi, rendre compte de la complexité et de la diversité des Afriques. On se laisse influencer par la vision économiciste.
Pourquoi parler du pétrole et du gaz du golfe de Guinée ou du Soudan plutôt que des mutations peu visibles qui affectent l’islam et les religions chrétiennes dans le sous-continent qui relèvent de la géopolitique aussi ? Dans le même ordre d’idées, on agrége des chiffres pour décrire les crises (alimentaires, sanitaires, guerrières ) sachant qu’un enfant mort émeut et que des milliers de morts ne sont que des statistiques. Avec, en prime des éléments chiffrés faux ou manipulées. Comment rester juste et prudent comme modeste pour un sous-continent encore insuffisamment connu ?
Si le grand public construit sa vision de l’Afrique subsaharienne à travers préjugés et idées reçues, le positivisme (Comte, Renan et leurs émules actuels comme Allègre) reste une méta référence dans le milieu scientifique encore alors qu’il battait son plein à l’apogée de la période coloniale dans un pays comme la France.
Nos polytechniciens pensaient le développement colonial comme une mise en valeur appuyée par des technologies éprouvées (les grands barrages, les tracteurs, etc.) tout en diffusant la « civilisation des Lumières » via l’école. Nombre de coopérants techniques et de technocrates africains positivistes, ne relèvent-ils pas l’archaïsme des mentalités face à certaines résistances légitimes à des transferts de technologies ?
Même si la culture technique n’est pas entrée dans les normes, chaque groupe sait parfaitement identifier et accepter des techniques qu’il sent utile si elles ne contredisent pas ses objectifs fondamentaux. Et l’expérience acquise nourrit des savoirs et des savoir-faire locaux qui méritent d’entrer dans la connaissance scientifique. Les rapports à la nature des sociétés africaines ne cadrent que rarement avec une écologie romantique ou politique. Comment en rendre compte pour éviter les effets de la deep ecology qui n’hésite pas à exiger des aires protégées immenses pour quelques touristes au détriment des éleveurs et agriculteurs.
Difficile de dire aussi que la science et la technologie, surtout étrangère, ne peuvent garantir le développement. Il faut du temps pour l’apprentissage de la pratique scientifique et la diffusion dans le corps social de la culture technique. Des moyens conséquents et des convictions politiques sont nécessaires pour faire le pari de l’industrialisation de la science avec la création d’institutions et de corps de scientifiques nécessaires pour porter une recherche pour le développement autochtone mise à mal avec l’ajustement structurel prôné par FMI et Banque mondiale.
[1] Ce texte est issu de réflexions réalisées à l’occasion de l’exposition de la cité des Sciences et de l’industrie intitulée : « Quand l’Afrique s’éveillera… » (26/06-5/11/2007) à laquelle j’ai participé comme conseiller scientifique
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