28 août 2008
:: Entretiens Politiques
Henri Guaino
Linternationalmagazine.com - Emmanuel Tixier , publié le 16/07/2008

Conseiller spécial du président de la République, Henri Guaino est la « plume » de Nicolas Sarkozy. Ancien commissaire au Plan, ce gaulliste tendance Séguin a fait campagne pour le non au traité de Maastricht, puis au traité constitutionnel. C’est lui qui a lancé l’idée d’une Union désormais appelée Union pour la Méditerranée et regroupant les pays du bassin méditerranéen.

Dans cet entretien accordé à L’international magazine, Henri Guaino revient sur ce projet actuellement au cÅ“ur de l’action diplomatique du Président Français Nicolas Sarkozy.

Henri Guaino

En annonçant vouloir construire une Union méditerranéenne, l’objectif réel de la France était-il de relancer l’Euromed embourbée ? Ou bien de constituer un bloc régional, sur le modèle de l’Union européenne, et porté par les mêmes ambitions ?

Le dialogue Euro-Méditerranée qui s’est concrétisé dans le processus de Barcelone était une bonne idée. Elle procédait du sentiment que l’Europe devait se tourner davantage vers le sud parce que ce qui s’y passait était important pour elle.

Les résultats ont été décevants. L’Europe a cherché à pallier les insuffisances de Barcelone avec la politique de voisinage qui fonctionne plutôt bien mais dont la portée reste forcément limitée.

Pendant ce temps, aucun des grands problèmes de la Méditerranée n’a été résolu et les menaces s’accumulent : risques de guerre des religions, de choc des civilisations, de catastrophes écologiques, de terrorisme, de migrations massives… Au lieu d’être une promesse pour la paix et la civilisation, la Méditerranée apparaît comme une menace. Ce qui se passe en Méditerranée est absolument vital non seulement pour les pays méditerranéens eux-mêmes, mais aussi pour toute l’Europe, et même pour le monde. Si la Méditerranée, au lieu d’être le lieu de toutes les tragédies, redevient un creuset de culture et de civilisation, même la mondialisation en sera changée.

Nul ne peut se satisfaire du relatif échec de tout ce qui a déjà été entrepris. Une partie de cet échec est sans doute imputable à ce que le dialogue Euro-Méditerranée est, au fond, resté prisonnier des schémas classiques du dialogue Nord-Sud, avec un déséquilibre trop grand entre les deux rives. Jusqu’à présent, on est parti de l’Europe pour aller vers la Méditerranée. Ce que propose la France, c’est de faire émerger un autre point de vue en partant de la Méditerranée pour aller vers l’Europe. Avec le processus de Barcelone, on a voulu mettre de la Méditerranée en Europe. Avec l’Union pour la Méditerranée, il s’agit de mettre de l’Europe en Méditerranée.

Pour y parvenir, il faut partir d’un partenariat sur un pied d’égalité entre les pays méditerranéens, seule solution pour impliquer tous les riverains dans la construction de solidarités fortes. A terme, il s’agit bien d’associer plus étroitement l’Europe et la Méditerranée autour d’un destin commun et même, comme le président de la République l’a dit à Dakar et à Tanger, de faire de la Méditerranée le pivot d’une grande alliance eurafricaine. Il s’agit de créer les conditions de la coopération, du co-développement pour fonder des solidarités concrètes de plus en plus étroites. En aucun cas il ne s’agit de s’engager, en Méditerranée, dans un processus d’intégration politique sur le modèle de l’Union européenne, même si la démarche française s’inspire beaucoup, au départ, de la « méthode Monnet ». L’ambition est à la fois beaucoup plus modeste sur le plan de l’intégration politique, et plus ambitieuse sur le plan géopolitique.

Quels seraient les contours de cette Union pour la Méditerranée ? A quelle échéance des institutions méditerranéennes pourraient-elles voir le jour ?

L’Union pour la Méditerranée a vocation à rassembler tous les pays riverains et tous les pays qui se sentent directement concernés par l’avenir de cette région et qui ont la volonté de s’y investir. L’Union européenne et la Ligue arabe seraient invitées à y participer. A l’échelon politique, la coopération pourrait être organisée autour d’une réunion périodique, tous les ans ou tous les deux ans, sur le modèle du G8, des chefs d’Etat et de Gouvernement de la Méditerranée, avec une présidence tournante associant un pays du Nord et un pays du Sud.

Mais cette Union serait surtout une union de projets. Elle s’organiserait avec une géométrie variable autour de grands projets concrets d’intérêt commun, obligeant à travailler ensemble et à s’ouvrir les uns aux autres. Il y a beaucoup de choses urgentes à faire en matière de développement durable, de dépollution de la mer, de gestion des eaux, de transports, d’énergie, de sécurité civile, de mobilité. Il est temps de construire un espace scientifique et universitaire commun avec des laboratoires, des équipes, des programmes de recherche communs, avec des universités communes, avec la libre circulation des étudiants, des chercheurs, qui seraient parties prenantes de ces institutions communes. Et n’est-il pas important aussi de commencer à construire un espace de sécurité commun ?

L’appel de Rome auquel se sont associées l’Italie et l’Espagne est un premier pas important dans la définition de ce projet commun. Mais l’Union pour la Méditerranée doit être le projet de tous les Méditerranéens et pas seulement de la France, de l’Italie et de l’Espagne. Les choses se décideront à Paris les 13 et 14 juillet avec tous les chefs d’Etat et de gouvernement. Après, tout peut aller très vite dès lors qu’une volonté politique commune sera au rendez-vous.

La Turquie accueille très froidement cette proposition. La mise en place d’une Union pour la Méditerranée n’est-elle pas une façon de tenir des pays comme le Maroc ou la Turquie à l’écart de l’Union européenne ?

L’Union pour la Méditerranée n’a absolument rien à voir avec l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne. On peut avoir une part de son destin en Europe et une autre en Méditerranée. Quels que soient ses liens avec l’Europe, la Turquie est une grande puissance méditerranéenne. Tout ce qui se passe en Méditerranée la concerne directement. Nos amis turcs en sont parfaitement conscients, et je crois que, de ce point de vue, les choses ont beaucoup évolué et avancent dans la bonne direction. Aujourd’hui, il n’y a personne en Méditerranée qui regarde l’Union pour la Méditerranée comme un succédané d’Union européenne. Et tous les pays ont manifesté leur intérêt pour cette initiative.

Néanmoins, Angela Merkel craint que ce projet porté par la France ne concurrence l’Union européenne. La France souhaite-t-elle jouer la partie seule ?

La France ne va pas faire l’Union pour la Méditerranée à elle toute seule ! Depuis l’appel de Rome, c’est déjà une initiative à trois. Et la Grèce et le Portugal ont manifesté le souhait de jouer un rôle moteur. Ce projet ne peut être que le projet collectif de tous les Méditerranéens et non le seul projet de la France. Il n’a jamais été question d’autre chose ! Il n’a jamais été question non plus de concurrencer l’Union européenne, qui en sera membre de plein droit en tant que riverain. Je le répète : ce n’est pas un projet d’intégration mais de coopération. C’est exactement la même philosophie que l’Union de la Baltique, dont l’Allemagne est partie prenante avec tous les pays riverains dont la Russie, sans que personne y voie un risque de concurrence avec l’Union européenne. L’Union pour la Méditerranée ne concurrence ni l’Union européenne, ni Barcelone, ni la politique de voisinage. Elle en est complémentaire. Elle a pour but de donner un nouvel élan politique pour sortir la Méditerranée de la situation où elle se trouve. Si elle réussit, ce sera le meilleur service qui pourra être rendu à l’Europe. C’est la raison pour laquelle, mues par le même sens des intérêts vitaux de l’Europe et unies par l’amitié qu’elles éprouvent l’une pour l’autre depuis le pacte scellé par De Gaulle et Adenauer, je ne doute pas que l’Allemagne et la France se mettront d’accord pour travailler ensemble à la réussite de ce projet.

Entre l’Union européenne et l’Union méditerranéenne, la France aura à choisir. Quel devra être son choix ?

Pardonnez-moi, mais c’est absurde. La France n’a, pas plus que l’Espagne, l’Italie ou la Grèce, à choisir entre l’Europe et la Méditerranée, pas plus qu’elle n’a à choisir entre l’Europe et la francophonie, que l’Angleterre n’est obligée de choisir entre l’Europe et le Commonwealth, l’Allemagne entre l’Europe et la Baltique, ou les pays du 5 + 5 entre l’Europe et la Méditerranée occidentale.

Et faut-il rappeler qu’au-delà de la géographie, ce qui unit les Européens, ce qui leur fait une identité commune, c’est l’héritage partagé de la Méditerranée ? La France est pleinement engagée dans la construction européenne, qu’elle a d’ailleurs permis de relancer en prenant l’initiative du traité simplifié. Tout ce qu’elle propose pour la Méditerranée est politiquement, juridiquement et techniquement parfaitement compatible avec tous ses engagements européens. Ce qu’elle veut faire en Méditerranée est même pour elle la meilleure façon d’être la plus fidèle à son engagement européen. Si la Méditerranée va de plus en plus mal, que deviendra l’Europe ?

Les choses sont claires : l’Europe c’est l’intégration, la Méditerranée c’est la coopération. Où est le problème ? La France ne choisira pas entre l’Union pour la Méditerranée et l’Union européenne parce qu’il n’y a pas lieu de choisir. Alors, qu’il y ait des débats, des interrogations, voire des craintes, c’est légitime. Si l’Union pour la Méditerranée n’était pas un projet fort qui fait bouger les lignes, on peut être sûr que personne n’en parlerait. Mais si, chaque fois qu’il y a un débat en Europe, on brandit le spectre de la fin de l’Europe, on ne va pas aller très loin. Etre authentiquement européen, c’est le contraire de cette attitude qui consiste à remettre en cause la construction européenne à chaque fois qu’il y a un désaccord ou une divergence qui s’exprime.

Plusieurs Etats, notamment européens, s’interrogent sur la volonté de la France de favoriser l’adoption du nucléaire civil par des pays qui se trouvent dans des régions sensibles. Comprenez-vous ces réticences ?

Toutes les interrogations sont compréhensibles et légitimes s’agissant d’un sujet aussi lourd de conséquences. Il est clair que toutes les précautions doivent être prises en matière de sécurité, et que, notamment, l’Agence internationale de l’énergie atomique doit pouvoir exercer tous ses contrôles pour se prémunir de tout risque de prolifération de l’armement nucléaire. Il faut aussi se préoccuper de la gestion des déchets. Mais comment pourrait-on prétendre interdire à certains peuples l’accès à cette énergie du futur ? Au nom de quel principe pourrait-on interdire à certains ce qui est autorisé à d’autres ? Croit-on vraiment que l’on puisse faire progresser la paix et la stabilité en désignant des peuples de seconde zone ayant moins de droits que les autres ?

Mais le pire, c’est que l’on risque d’avoir bien du mal à faire respecter ce type d’interdit, et qu’au lieu d’un développement ordonné et contrôlé du nucléaire civil, on se retrouve avec une anarchie nucléaire, en fin de compte extrêmement dangereuse. Pour la France, l’accès au nucléaire civil doit être reconnu comme un droit pour tous les peuples. Ce droit doit être organisé et contrôlé, mais il ne saurait être légitimement contesté sous peine que le monde se trouve confronté à des risques bien plus grands.

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