Editorialiste à RFI et responsable du département sport sur le site Internet, Gérard Dreyfus, surnommé "Gérard l’Africain" par les auditeurs, est un passionné du sport et du football africain en particulier. Né en 1946, il est d’abord selon ses propres termes journaliste « à tout faire » à RFI, puis il se voit chargé du sport africain en 1972.
Devenu responsable du service des sports au début des années 1980, il aura couvert, sur une vingtaine d’années, sept Coupes du monde de football, quatorze Coupes d’Afrique des Nations, et six Jeux olympiques.

Gérard, vous qui êtes un spécialiste du football africain, quelle est la place de ce sport dans les sociétés africaines ?
Pour un jeune qui n’a pas beaucoup de perspectives, le football est le meilleur moyen de s’affirmer socialement.
Dans chaque pays d’Afrique, tout le monde se reconnaît dans l’équipe nationale et lorsque vous allez dans un stade pour un grand match, tout le monde est vêtu aux couleurs du pays.
Au Libéria par exemple, lorsque George Weah jouait un match avec la sélection nationale, les armes se taisaient pendant une heure et demie, deux heures. C’était la trêve du foot. Le foot reste donc un facteur de cohésion nationale.
Comment percevez-vous l’actuelle organisation de la Coupe du Monde de football en Afrique du Sud ?
Du point de vue des infrastructures, il n’y a pas trop de souci à se faire…je rappelle que la première transplantation cardiaque a eu lieu en Afrique du Sud, au Cap, et ça on oublie souvent de le dire. Mais les infrastructures ce n’est pas tout.
Il y a toute l’organisation, et les problèmes de sécurité qui suivent derrière et qui sont peut-être les problèmes les plus cruciaux. Sachez aussi que le succès de cet évènement ne dépendra pas seulement de l’Afrique du Sud.
D’autres questions doivent trouver des réponses : les spectateurs se déplaceront-ils du reste de la planète pour aller en Afrique du Sud ? Comment va-t-on remplir les stades ?...Il y a aussi, pour l’entrée dans les stades, la question du pouvoir d’achat de la population locale à qui on ne peut pas faire payer ce qu’on va faire payer à un étranger…
Quel pourrait être le rôle des autres Etats africains pour assurer la réussite de cet événement ?
Cela reste un énorme point d’interrogation, parce que les Sud-africains sont devenus très égoïstes.
Au début ils ont impliqué certains pays africains dans l’organisation et j’ai l’impression que maintenant ils se protègent d’abord eux-mêmes dans une Afrique qui reste, de mon point de vue, encore extrêmement divisée entre anglophones, francophones, arabophones...des barrières extrêmement superficielles…
Sur un tout autre domaine, comment peut-on expliquer qu’en Afrique, la plupart des entraîneurs des équipes nationales soient des expatriés ?
Soyons concrets…Atlanta 1996, le Nigeria est champion olympique de football, avec un entraîneur néerlandais. Quatre ans plus tard, le Cameroun est champion olympique de football, avec un entraîneur camerounais. Où est la différence.. ? Eh bien la différence je vais vous dire est dans le salaire, dans le respect, dans la confiance…
Le défi que je lance à ceux qui doutent, je dis : « Ne dites pas d’entrée de jeu : Ah, il n’est pas bon. Mettez les Africains dans les mêmes conditions que celles que vous octroyez à un expatrié…donnez-leur la même liberté de manÅ“uvre, n’intervenez pas dans le choix des sélectionneurs et à ce moment là , on jugera… ».
Il faut que les Africains apprennent à se décomplexer et cessent de penser que le Blanc peut tout à leur place. Je le vois en permanence quand il s’agit d’aller chercher un entraîneur blanc. On ne regarde pas ce qu’il sait faire ou non.
Vous avez, par exemple actuellement au Cameroun un entraîneur que je connais, à la tête de la sélection nationale depuis 22 ans. Jules Nyongha. Il a été d’abord adjoint, puis il a été en titre, puis il a été adjoint, puis il a été en titre, …bref, c’est l’intérimaire permanent. Il a vu passer sept entraîneurs occidentaux devant lui…et à chaque veille de grande compétition, on va chercher un entraîneur blanc. Moi, je serais Camerounais, j’aurais honte de cette attitude. Parce que c’est une attitude irresponsable…
La raison souvent évoquée pour le choix des sélectionneurs expatriés est de dire « …oui mais quand on choisit un entraîneur de telle ethnie, les autres ne sont pas contentes »
Oui, c’est évident…mais ce n’est pas comme cela qu’on permettra enfin à l’Afrique d’entrer de plain-pied dans le XXI° siècle.
Quand vous dites : « Les Africains doivent apprendre à se décomplexer, cela veut dire par rapport aux blancs.. ?
Cela veut dire d’abord, se respecter eux-mêmes…se décomplexer par rapport à eux. Pourquoi est-ce que la vérité vient toujours d’au-delà de la Méditerranée ? Il faut aussi un effort d’organisation et de fermeté.
Un autre exemple bouleversant c’était, sur un autre plan, en 2002 lors des élections à la présidence de la FIFA. Il y avait un candidat africain et figurez-vous que le candidat africain n’a pas réuni l’ensemble de l’Afrique derrière sa candidature.
On ne peut pas se plaindre d’un côté de ne pas avoir suffisamment de représentants dans les instances internationales, de ne pas avoir suffisamment de voix et, au moment où on a un Africain contre un Européen, ne pas voter pour l’Africain. On ne demande pas de l’aimer ou de ne pas l’aimer, de l’apprécier ou de ne pas l’apprécier. Simplement, au moins on peut faire un geste solidaire. Il n’aurait peut-être pas été élu, mais au moins, on l’aurait fait… On ne peut pas être africain un jour, et puis le lendemain, décréter qu’on n’est plus africain…
Non..., mais on peut être africain et avoir une vision critique.. !
Je veux bien. Mais bon, les opportunités d’avoir un poste très important à l’échelon mondial sont rares. Une fois que vous m’aurez cité Kofi Annan et quelques autres, il n’y en a pas beaucoup qui ont vraiment eu un vrai pouvoir. Or le président du Comité international olympique, le président de la CAF sont des personnages extrêmement importants qui équivalent à un chef d’Etat.
Vous avez un Sénégalais qui est président de la Confédération africaine d’athlétisme – qui en parle ? Personne…
La démarche de l’Union Africaine qui est d’instituer une année du football africain peut avoir une impulsion dans le bon sens…non ?
Je n’ai pas suivi cette opération. Si, il y a eu une opération concrète que j’ai suivie ; c’était au Libéria, mais pas sous l’égide de l’Union Africaine. C’était des matchs mixtes et seules les filles étaient autorisées à marquer des buts. Ca a formidablement marché. Je pense que – de ce point de vue – le sport a fait énormément pour un début de reconnaissance de la femme dans la société africaine. C’est très important que les politiques de l’Union Africaine soient concrètes.
Maintenant parlons de la Coupe d’Afrique des Nations (CAN). Vous avez assisté à combien de C.A.N. ?
Je n’en ai raté aucune depuis 1980 et je pense que la C.A.N. est un bon thermomètre pour mesurer les progrès de l’Afrique. Au départ, il y avait huit équipes. Et puis on est passé à douze, puis maintenant à seize, comme dans toutes les grandes compétitions internationales.
Au début, c’était, à l’image de l’Afrique, une petite compétition. En 2006, il y a eu 4,5 milliards de spectateurs en audiences cumulées. C’est devenu l’un des évènements sportifs les plus vus dans les télévisions internationales.
Ca veut dire qu’il y a une bonne organisation, même si on peut toujours lui faire des reproches, la Confédération Africaine de Football (CAF) travaille avec très peu de moyens…Elle a un vrai problème de ressources.
Mais alors…comment peut-elle augmenter ses ressources ?
Je vais vous dire. Il y quelques années, qui voulait aller à la CAN .. ? Qui voulait investir dans le football en Afrique.. ? Absolument personne. Aujourd’hui les choses ont changé, la CAN est devenu un rendez-vous important …
Il faut donc que la CAF renégocie tous ses contrats – de publicité et de télévision. Je peux aussi vous dire qu’actuellement, il y a une énorme bagarre, au moment de la renégociation des droits, entre deux chaînes de télévision du Moyen-Orient : ART et Al Jazeera.
Cela veut dire que la CAN est devenu un gros produit, cela veut dire que l’Afrique, à travers son football, a regagné – un petit peu – des positions dans l’esprit des investisseurs. Je répète ce que disait le Directeur Général d’Eurosport au mois dernier quant on lui faisait remarquer qu’il a connu un premier trimestre 2007 en recul par rapport à 2006. Il a dit : « Mais moi, en 2006, j’avais la C.A.N, et la C.A.N. a été un formidable succès populaire. J’ai réuni beaucoup de téléspectateurs au cours de l’événement. »
Avec tout ça comment faire profiter le continent des retombées du foot… ?
Malheureusement, pour les Africains les retombées du football international existent d’abord à travers les joueurs de la diaspora, individuellement. Parce que l’Afrique n’a pas les moyens de faire vivre son football. Ce n’est pas le problème du football, c’est un problème économique. Qui va investir en Afrique ?
Les investisseurs potentiels vous disent : « Mais il n’y a pas de marché ! » Pourquoi voulez-vous qu’un constructeur automobile investisse sur le football, alors qu’il va vendre, combien, quelques dizaines de voitures. Si vous n’avez pas de marché, vous n’investissez pas. Les seuls qui investissent aujourd’hui en Afrique, dans le sport – et Dieu merci ils sont là – ce sont à 90% des opérateurs de téléphonie mobile.
Et les joueurs qui évoluent en Afrique, est-ce qu’ils ne se disent pas « ....on est perdant » ?
Oui, et ça se fait au détriment de la carrière. Parce qu’on va plus facilement chercher un joueur à l’étranger qu’un joueur dans son propre championnat. Donc, on a appauvri le football en Afrique.
Du coup, ça leur sape le moral aussi.
Non, ça les conditionne pour partir le plus vite possible, à n’importe quelle condition. Il y a des réseaux et je ne connais pas un pays au monde où vous ne trouvez pas un joueur africain. Ce qui est formidable, c’est leur capacité d’adaptation. Il fait un froid de canard, –10 degrés, ils jouent ! Vous en avez en Russie, au Kazakhstan, en Ouzbékistan…j’ai par exemple vu, en Moldavie, dans l’Etat de Transnistrie, qui est à la frontière de la Moldavie et de l’Ukraine – vous avez un « fou furieux » très riche qui a monté un club de football, le Sheriff Tiraspol…savez-vous combien il y a de joueurs africains ? Sept.
Il y a aussi beaucoup de clubs russes qui achètent des joueurs africains. Bien souvent, ils les prêtent à des clubs israéliens, et puis s’ils s’affirment, ensuite ils les revendent. Si vous voulez, il y a tout un trafic, mais qui se fait finalement au bénéfice des joueurs.
Que pensez-vous de la couverture du football par les médias africains ?
…Trop partisane.
C’est-à -dire ?
…Trop nationaliste.
Pourquoi dîtes-vous ça ?
Parce que je lis la presse. Malheureusement, je n’entends pas une voix, ou plusieurs voix, qui prendrait la défense de l’Afrique dans son entité globale. Ce que je vois, c’est chacun pour soi.
C’est normal. On ne voit pas les médias français prendre la défense de l’Europe.
De temps en temps, quand il y a des atteintes graves à l’Afrique, il faudrait qu’il y ait une voix. Par exemple, des joueurs africains sont enjoints dare-dare de rejoindre leur club en Europe, parce qu’il y a une journée de championnat alors que dans le même temps, l’équipe nationale joue un match capital en éliminatoire de la Coupe d’Afrique des Nations et qu’en plus la FIFA dit : « Il faut qu’ils rentrent dans leurs clubs… ». Dans ce cas je pense quand même que les médias africains devraient réagir.
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