
Changer le fusil d’épaule
Depuis le sommet d’Accra de l’Union africaine consacré au projet de gouvernement continental, le thème de l’unité africaine et de ses modalités de réalisation a envahi le discours politique. A entendre les uns et les autres, l’urgence de sa réalisation sonne comme une sommation, avec ce que peut avoir d’angoissant cette ultime injonction : hors du gouvernement continental point de salut ! Les accents messianiques d’une telle mise en demeure incitent à la réserve, surtout quand on sait qu’en la matière, nombre de stratégies ont été adoptées avec enthousiasme, portées au pinacle puis vouées aux gémonies parce qu’elles n’ont pas permis d’atteindre les résultats escomptés. Elles ont été remplacées par d’autres stratégies orientées dans la direction contraire et se révélant toutes aussi décevantes.
Le triomphe de l’espoir sur l’expérience
Venant après plusieurs initiatives avortées ou infructueuses [1] , cet activisme pour la création d’un gouvernement continental n’est rien d’autre que le triomphe de l’espoir sur l’expérience. En effet, si l’on se réfère au passé, l’unité africaine a souvent donné l’image d’un vaste chantier où l’activité fébrile, foisonnante et désordonnée a produit des résultats sans commune mesure avec le dessein initial. Il existe plus d’un cimetière de regroupements et de stratégies abolis ou avortés et bien peu d’accomplissements ou de projets poussés jusqu’au bout. Mais plutôt que de succomber au défaitisme, il importe de faire de ce passé un défi lancé à nos pessimismes pour éviter que l’Afrique ne soit victime de sa propre incohérence. Pour ce faire, il faut changer le fusil d’épaule.
Projets intégrateurs Comment peut-on rendre l’unité africaine plus effective et plus concrète ? Telle est la question fondamentale qui se pose aujourd’hui. Ainsi, si on demandait à un jeune Africain ce que l’Union africaine lui a apporté, il serait dans l’incapacité de citer – mis à part les grandes messes annuelles - une réalisation concrète qui ait positivement changé sa vie. Il est donc temps de préférer à l’approche constitutionnaliste de l’unification jusque là pratiquée, une approche fonctionnaliste nettement plus réaliste parce que créant des solidarités de fait à même d’amorcer et d’entretenir la dynamique intégrative. Travailler à la réalisation du projet Grand Inga, réussir l’interconnexion des réseaux ferroviaires, assurer l’eau potable aux populations africaines, lever les obstacles à la libre circulation des personnes, construire un réseau de communication sûr, fiable et performant, promouvoir des centres d’excellence pour des ressources humaines de qualité, en un mot s’investir dans la réalisation de grands projets intégrateurs, apparaît plus urgent que la mise en place d’un gouvernement africain. La maîtrise de l’eau, la production et la mise à disposition d’une énergie suffisante et à moindre coût, l’existence d’un réseau de transport et de communication opérationnel ainsi que l’investissement dans la connaissance sont les facteurs d’intégration à mobiliser à tout prix afin de faire en sorte qu’il devienne, contrairement au présent, plus agréable de vivre et de travailler en Afrique. Compte tenu des multiples fléaux et obstacles qui annihilent les efforts et minent les actions dispersées des Etats et eu égard au fait que la réalisation de ces grands projets exige d’énormes moyens, qui dépassent les possibilités de chaque Etat pris individuellement, l’urgence de l’action unitaire dans ces domaines n’est plus à démontrer pour crédibiliser l’idée d’une Afrique Unie et lui donner une consistance.
La création d’une fédération ne se décrète pas
La création d’une fédération, car c’est de cela qu’il s’agit, ne se décrète pas. Elle est l’aboutissement d’un long et patient processus de construction, un « processus par lequel s’accroissent la régularité et l’intensité des interactions entre Etats et les sociétés, permettant la constitution d’une communauté de sécurité, d’une interdépendance économique accrue, d’une identité partagée favorisant, dans une aire géographique particulière, le développement d’actions collectives institutionnalisées » [2] . La question présuppose l’existence d’un réseau de liens de solidarité effective de même que le décloisonnement des économies et des espaces nationaux par l’élimination des entraves de toutes natures à leur interpénétration. Ces liens de solidarité préalables, pour pouvoir se tisser, nécessitent également que soient construits et mis en place les infrastructures et supports indispensables à la mise en rapport des économies et des peuples.
Le projet de gouvernement continental n’est pas opportun et il faut le dire ; le taire, c’est faire la « politique de l’autruche » en se réfugiant dans une glorification sans mesure de l’unité et en préférant à l’examen rigoureux de la réalité et de sa complexité, la fuite en avant dans le discours unitaire délivré pour bercer des illusions populaires savamment entretenues. Or, une haute idée de l’unité africaine ne peut se satisfaire de faux semblants. Le procédé consistant à occulter les contradictions au nom d’une « unité-tabou » dessert la cause de l’unité africaine. L’approche émotionnelle de l’unité africaine est à bannir tout comme le volontarisme naïf et sa philosophie des « il n’y a qu’à » pour peu que l’on veuille réellement travailler à sa réalisation. Il est urgent aujourd’hui d’abandonner les projets maximalistes sans réelle effectivité pour des ambitions, certes moins grandes, mais qui favoriseraient enfin la création de cadres de coopération entre les pays africains, en vue de mettre en place des services communs pour le financement des infrastructures physiques de base, du développement des ressources humaines et de la recherche scientifique.
Patiente construction de solidarités effectives
Ce n’est donc pas dans la fuite en avant que peut se trouver la réponse aux nouveaux défis auxquels l’Afrique est confrontée, mais dans la patiente construction de solidarités effectives par l’invention de solutions originales et généreuses autant qu’intelligentes. Le temps est venu de mettre un terme au balancement entre l’incantatoire et le dérisoire voire l’illusoire, entre le verbe abondant, volontiers lyrique, extérieurement généreux et les moyens modestes voire misérables consentis à l’intégration. Il ne suffit pas d’instaurer les manifestations formelles de l’unité ; il faut opérer un changement de mentalité et faire valoir une logique de résultat dans l’édification de l’unité africaine. S’y résoudre serait posé un jalon important sur le long cheminement vers une unité africaine trop longtemps galvaudée.
« Il faut authentifier enfin le discours dans l’agir » .
[1] Plan d’Action de Lagos, le Programme prioritaire de redressement économique de l’Afrique, le Programme d’Action des Nations-Unies pour le Redressement Economique et le Développement de l’Afrique, l’Alternative africaine aux plans d’ajustement, le Traité d’Abuja sur la Communauté Economique Panafricaine, NEPAD, etc.
[2] Luc SINDJOUN et Pascal VENNESSON, « Unipolarité et intégration régionale en Afrique du Sud », Revue Française de Science Politique, vol.50, n°6, décembre 2000, p.915
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