"...En s’alignant à l’antisarkozisme ambiant, Marie NDiaye n’a fait preuve ni d’iconoclastie ni d’originalité. En fustigeant les ministres de l’immigration, elle n’a rien inventé..." écrit le célèbre auteur de "Je suis noir et je n’aime pas le manioc" dans sa tribune parvenue à notre rédaction.
Marie NDiaye : de la Beauce natale à l’exil berlinois, itinéraire sans girouette d’une fille française de son temps.

Je me suis félicité, comme tous les amoureux de la belle littérature, du prix Goncourt édition 2009, décerné à Marie NDiaye. J’ai apprécié qu’elle ne se soit pas laissé enfermer dans une quelconque représentativité du peuple noir, peuple dont Franz Fanon contestait déjà l’existence en 1952 – qu’est-ce que cette affaire de peuple noir, de nationalité nègre ? Je suis français… - dans "Peau noire, masques blancs". Ce prix récompense une longue carrière d’écrivaine de talent, déjà primée et la seule personne vivante dont l’œuvre théâtrale est inscrite au répertoire de la comédie française. Marie NDiaye veut être un homme (une femme) pareil au autre, comme le revendiquait déjà il y a bien longtemps dans un livre dont c’est le titre, René Maran, le premier Goncourt noir (tiens donc !).
En effet, tout en rejoignant Marie NDiaye pour refuser les tentatives de racialisation et d’instrumentalisation de son succès - ceux qui me connaissent savent que je m’inscris au-delà des couleurs, Au-delà du Noir et du Blanc (titre d’un de mes livres - je n’ai pas pu m’empêcher de penser justement à René Maran, le premier Goncourt noir ( Batouala 1921) – comme on aime tant à le dire. J’ai aussi pensé à celui de Patrick Chamoiseau (Texaco, 1992) et à cette avalanche de Renaudot noirs depuis quelques années, quatre en dix ans – Daniel Picouly en 1999, Amadou Kourouma en 2000, Alain Mabanckou en 2006 et Thierno Monénembo en 2008. Je me suis rappelé tous ces succès pour justement me dire qu’il ne faudrait surtout pas que l’on y trouve une quelconque et insultante discrimination positive. C’est toujours le mérite que l’on a récompensé. Et de même que l’accession récente de certaines personnalités des minorités aux plus hautes fonctions de l’état, les lauréats obtiennent aujourd’hui une reconnaissance qu’on leur aurait niée il y a peu, quand toute appréciation était systématiquement racialiste. Les lauréats et autres hautes personnalités ne sont donc pas les représentants de leurs supposés groupes, mais justement la preuve que ces groupes sont en train de disparaître.
Puis il y a eu la polémique suscitée par les propos de Marie NDiaye sur la droite et le sarkozisme, puis la montée au créneau du député UMP Eric Raoult. Il y a eu surtout le yoyo de Marie NDiaye qui a fait dire au journaliste en ligne de l’hebdomadaire Marianne, Sylvain Lapoix : « après le Goncourt, Marie NDiaye gagne le prix de la girouette ». Vous connaissez certainement l’affaire, mais je vous en rappellerai les grandes lignes. Au cours d’une interview en été, elle déclare : « Je trouve cette France-là monstrueuse. Le fait que nous ayons choisi de vivre à Berlin depuis deux ans est loin d’être étranger à ça. Nous sommes partis juste après les élections, en grande partie à cause de Sarkozy… Je trouve détestable cette atmosphère de flicage, de vulgarité… Besson, Hortefeux, tous ces gens-là , je les trouve monstrueux. » On ne peut pas être plus précis.
Après l’attribution du Goncourt, la lauréate met de l’eau dans son vin, et pour ma part, j’apprécie cette prise de hauteur, même quand ce serait simple générosité des grands. Elle reconnaît que sa diatribe sur le sarkozisme vulgaire et monstrueux était excessif et va même jusqu’à nier en être l’auteure. « Je ne veux pas avoir l’air de fuir je ne sais quelle tyrannie insupportable ». Elle concède tout juste que sa fuite vers Berlin, c’est à cause d’une certaine morosité française. Donc acte, la France n’est pas en danger. Et les autres citoyens ne sont pas obligés de s’exiler. Mais ne voilà -t-il pas qu’après le jeu de quilles de Raoult, après les cliquetis mediatico-belliqueux de quelques membres du jury Goncourt, elle revient en arrière, récupère les accusations qu’elle avait jetées aux orties.
Les membres du jury nous l’ont dit, l’écrivain n’est tenu à aucun devoir de réserve, fût-il auréolé du Goncourt. Le littérateur est un utopiste, un iconoclaste, à qui l’art permet de sortir de la grisaille humaine et du conformisme. Le poète, disait Baudelaire, et cette définition s’applique à tous les littérateurs qui ne sont que des poètes en vers ou en prose, « est semblable au prince des nuées qui hante la tempête et se rit de l’archer ». En s’alignant à l’antisarkozisme ambiant, Marie NDiaye n’a fait preuve ni d’iconoclastie ni d’originalité. En fustigeant les ministres de l’immigration, elle n’a rien inventé, s’alignant sur la facilité du moment. Je ne sais si la France est plus nauséabonde que quand on écartait les immigrés noirs de l’identité nationale, en autorisant la polygamie et en blâmant à peine l’excision ou les mariages forcés. Je ne sais si le débat sur la diversité, la discrimination positive, et l’introduction de plusieurs personnalités issues de la diversité dans le gouvernement de la France, je ne sais si ces actions inédites ne méritent pas d’être prises en compte dans le jugement que l’on porte à l’évolution de la France.
En lisant Marie NDiaye dans le texte, on la comprend mieux. Marie NDiaye est une jeune intellectuelle française qui a été nourri au lait qui forge les générosités naïves de sa génération. C’est le discours de n’importe quelle Beauceronne cultivée qui se satisfait du prêt à penser prédigéré, en matière d’intégration et d’identité nationale. En cela, elle n’a pas pris le temps de se poser la question de savoir en quoi le ministère de l’immigration, son action et ses locataires en chef étaient monstrueux. On l’a dit, elle y a cru. Alors, elle n’a plus eu le temps d’entendre Jean Daniel qui dans l’éditorial qu’il a écrit dans le numéro 2348 de l’hebdomadaire le Nouvel Observateur, remet inattenduemment certaines pendules à l’heure. Evidemment, on peut ne pas être du même avis, mais les propos ne vont pas dans le sens du vent de saison et traduisent la liberté iconoclaste du penseur. « Je veux m’en prendre aujourd’hui à ceux qui entendent soupçonner de racisme les partisans d’un grand débat national sur l’immigration, et du même coup, sur l’identité de la France », ce débat qu’a ouvert le supposé monstrueux ministre de l’immigration, Eric Besson. Et il poursuit. « Autrement dit, je trouve très sain qu’il y ait aujourd’hui un débat sur l’identité nationale ». Ce poète là se rit vraiment des archers de la bienpensance des anciens et des générosités naïves des jeunes. Et de conclure. « Il n’est absolument pas anormal qu’une société donnée et ancienne puisse être troublée, et même perturbée, par l’arrivée massive des immigrés ».
C’est pour cette raison que dès sa création en 2007, j’avais soutenu – et plus tard intégré – ce ministère qui osait enfin sortir de l’hypocrisie sinon du racisme bienpensant qui condamnait l’immigré à la périphérie de l’identité nationale et à une assignation à résidence identitaire originelle. J’ai apprécié l’association immigration-identité, car l’immigration enrichit l’identité, mais peut aussi, comme nous met en garde jean Daniel, la perturber. Et puisque nous savons que l’immigration est la conséquence de la pauvreté dans les pays d’origine, alors associons-y aussi le développement solidaire pour aider ces personnes à rester dans leurs pays. Et ceci, il est temps que les Français le comprennent. Nous n’avons que trop perdu du temps, surtout quand Jean Daniel nous apprends à propos du débat sur l’identité nationale qu’il s’était « enhardi à en faire la proposition à François Mitterrand qui l’avait trouvée peu opportune ». Si la gauche l’avait fait, je parie que beaucoup l’auraient trouvé plus normal. Mais de grâce, ne me demandez pas de faire la liste des rendez-vous manqués par la gauche française !
En fait, ce que certains découvrent, c’est que Marie NDiaye est une talentueuse écrivaine française de sa génération, qui a l’immense mérite de ne pas s’encombrer d’une négrité chevillée au corps. Elle l’a dit autant qu’il fallait pour être entendu. Au cas où d’aucun ne l’aurait pas compris, elle espère que les actes sont plus éloquents que les mots. Mais elle a aussi la fragilité de sa génération qui est une certaine naïveté généreuse des enfants de France pour lesquels, les nouvelles frontières des solidarités sont universelles. C’est une beauceronne dont la nouvelle dimension est l’Europe et le monde, d’où sa diagonale de Pithiviers à Berlin.
Gaston Kelman est est un écrivain français auteur de plusieurs livres à succès. Il est aussi le conseiller d’Eric Besson, Ministre français de l’Immigration. Il a aussi participé avec d’autres personnalités à la rédaction, pour le compte de l’Institut Montaigne, du livre intitulé "C’est quoi être français ? " qui paraît en novembre 2009.
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