
Tout pourtant avait été verrouillé pour faire de ce débat sur l’identité nationale une torpille contre la gauche en prévision d’élections régionales difficiles pour la droite, à mi mandat du président de la République. En fin politique Nicolas Sarkozy avait mis à la manœuvre Eric Besson, réputé pour son habileté politique et son manque d’état d’âme. Il aura fallu un maire UMP meusien répondant au doux nom de Valentin et une votation helvétique pour gripper la belle mécanique sarkozienne.
Le premier à avoir dérapé, ce fut Alain Valentin à Verdun lors d’un des fameux débats organisés par les préfets sur ‘Qu’est ce qu’être français ». Interrogé sur l’utilité de tels débats, le maire UMP a répondu face au micro et caméras qui se tendaient vers lui : "Ils sont indispensables". Puis d’ajouter, sans les nommer mais très clairement à propos des immigrés : "Il est temps qu’on réagisse, parce qu’on va se faire bouffer. Y’en a déjà dix millions. Dix millions qu’on paye à rien foutre. ».
Valentin s’est depuis expliqué, imitant en cela Brice Hortefeux, il a prétendu qu’il ne parlait pas des immigrés mais des « chômeurs ». "Je ne suis ni raciste ni xénophobe, a-t-il déclaré. Lorsque j’ai parlé de "dix millions que l’on paye à rien foutre", je faisais référence aux chômeurs, aux Rmistes et aux retraités qui, pour certains, vivent avec moins de 500 euros par mois", "Faire venir d’autres immigrés de Roumanie, de Turquie, de Pologne et des pays noirs (sic) alors qu’on n’est pas capable de leur donner du boulot ou un logement, c’est honteux", a encore dit à l’AFP le maire de Gussainville, commune de 40 habitants, ajoutant qu’il était "chrétien" et qu’il avait "de nombreux amis algériens et marocains".
La votation helvète
L’autre événement qui a fait basculer la belle horlogerie de Nicolas, c’est la votation helvète. Les Suisses, à leur grande surprise ont très démocratiquement voté pour l’interdiction des minarets sur leur sol. Il y en a aujourd’hui 4 en Suisse pour 400 000 musulmans. Du coup, les français se sont sentis pousser des ailes de militants de la défense de notre architecture nationale et ont déclaré que notre paysage ne pouvait pas non plus supporter les minarets.
Le maire de Nice Christian Estrosi, par ailleurs ministre de l’industrie a fait savoir qu’il s’opposerait à tout projet de mosquée comportant un minaret. « Les minarets, ça n’appartient pas à l’architecture de notre pays » a-t-il déclaré. Pourtant, les niçois supportent depuis une petite centaine d’années, un joyau situé au cÅ“ur de leur ville, au fond d’une petite impasse, un édifice classé aux Monuments historiques, la Cathédrale orthodoxe « Saint-Nicolas » qui malgré ses coupoles bulbeuses dans le plus pur style oriental ne semble gêner personne.
Le site internet du débat lancé par Eric Besson a soudain enflé ces derniers jours. Les internautes s’en sont donné a cÅ“ur joie. "La France et notre identité nationale, c’est une cathédrale au centre de Paris et non une mosquée", dit l’un, "Le peuple helvétique a voté contre la construction des minarets. La France doit faire de même, car les minarets ne font pas partie de l’identité française, contrairement aux cathédrales", souligne un autre participant. "Notre pays n’est pas terre d’islam et ne doit pas le devenir." écrit encore un internaute. Des centaines de messages du même métal sont apparus en quelques heures sur le site au grand dam du ministre qui a du faire intervenir ses censeurs.
...au bonheur du bon peuple lepéniste
Comme on pouvait le craindre ce débat sur l’identité nationale a dérapé sur l’immigration et loin d’être une arme de guerre pour ratisser vers l’UMP le bon peuple lepéniste il ne fait que renforcer le Front National. Nicolas Sarkozy s’en est bien aperçu en décidant au dernier moment de déléguer devant l’Institut Montaigne son premier ministre François Fillon pour parler d’identité nationale.
Le cynisme en politique est rarement payant à long terme. La gauche s’y est essayée tout au long de l’ère Mitterand. Elle a fait grimper le Front national à chaque élection en annonçant sans jamais le faire, un projet sur le vote des étrangers aux élections locales. Le but était bien sûr de diviser la droite afin de l’emporter. A terme, cette opération a renforcé le lepénisme non seulement dans les urnes mais aussi dans les esprits. Cette politique, ce qui est plus grave, s’est accompagnée d’un abandon des banlieues et d’une régression de la politique d’intégration.
Roland Castro, architecte et animateur de Banlieue 89 a vite compris les raisons de l’échec de sa mission confiée par le gouvernement socialiste : « Casser les ghettos, c’était faire reculer le FN, écrit il, et je me suis vite aperçu que ce n’était pas l’objectif » et de poursuivre « Sur cette histoire, il faut le dire, la gauche a été criminelle »..Comment dès lors s’étonner que moins de 20 ans plus tard, on siffle la « Marseillaise », que les quartiers s’enflamment, que le désastre social s’installe au sein des cités, que les jeunes français issue de cette immigration plongent dans la désespérance assommés par les discriminations et le manque d’égalité des chances.
...jouer à faire peur
Nicolas Sarkozy n’aura pas fait preuve de moins de cynisme. Certes, il a su reconnaître les maux dont souffrait cette jeunesse des banlieues mais il a aussi joué de leur situation pour faire peur. Cette jeunesse déboussolée est vite devenue de la « racaille » qu’il fallait éliminer. Plutôt que de reconnaître le travail positif de la police de proximité, il l’a supprimée. Plutôt que de comprendre, il a fait jouer tous les réflexes sécuritaires qui permettent d’emporter les élections en mettant le feu aux banlieues. C’est encore le discours sécuritaire qu’il emploie aujourd’hui pour tenter d’enfoncer les positions de la gauche lors des prochaines régionales.
Dans cette affaire, les élites de droite comme de gauche, se préoccupent aussi peu de la banlieue que de l’identité nationale. Chacun joue sa partition sur le dos de populations de moins en moins enclines à les satisfaire. Non, les français dans leur grande majorité ne sont pas racistes, mais on joue de leur peur. Non, les enfants issus de l’immigration ne souhaitent pas s’enfoncer dans le communautarisme racial ou religieux, ils n’attendent que les signes concrets qui les aideront à entrer dans la communauté nationale.
Oui, les français sont prêts à construire l’avenir en partageant les valeurs communes qui ont fait la France. Mais la question demeure : les élites politiques sont elles prêtes ?
En exclusif (Kiosque)
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