
Le président tchadien est arrivé en fin de matinée à Khartoum, où il a été accueilli par son homologue soudanais, des ministres et le gotha diplomatique. "Nous sommes venus ici comme une colombe (...) nous sommes venus pour marquer notre volonté, notre disponibilité, notre engagement à faire en sorte que la paix, la quiétude, la confiance reviennent" entre les deux voisins, a déclaré le président tchadien avant ses entretiens avec le président Béchir.
Le Tchad et le Soudan entretiennent des relations chaotiques depuis cinq ans et s’accusent de soutenir des rébellions hostiles à leur régime. Les deux voisins ont signé mi-janvier à N’Djamena un "accord de normalisation" assorti d’un "protocole de sécurisation des frontières. "Nous nous engageons à mettre en Å“uvre tous les accords qui ont été signés entre nos deux pays", a assuré le président Béchir.
En vertu de l’accord, le Tchad et le Soudan s’engagent à cesser tout soutien à leurs mouvements rebelles respectifs. L’accord prévoit aussi le déploiement à la frontière d’une force mixte de 3.000 hommes, à parts égales. "Nous voulons retourner à de meilleures relations", a affirmé le président Béchir, soulignant que ce déploiement aurait un "impact important" sur la sécurité à la frontière et pour la population du Darfour.
Les négociations directes entre le Tchad et le Soudan avaient commencé en octobre 2009. Elles ont permis la signature, le 15 janvier, d’un accord de normalisation entre les deux pays ainsi qu’un Protocole additionnel de sécurisation des frontières, essentiel pour instaurer la confiance. Le texte, dans sa version française, précise que le Tchad doit "mettre un terme à toute présence, à tout soutien et à toute action hostile des groupes rebelles soudanais contre le Soudan, à partir du territoire tchadien".
Dans ce cadre, les rebelles soudanais de la région du Darfour ont jusqu’au 21 février pour quitter le territoire tchadien. Cela concerne plusieurs groupuscules qui entretiennent des relations familiales au Tchad, mais surtout le Mouvement pour la justice et l’égalité (JEM) de Khalil Ibrahim, le plus puissant d’entre eux, qui a rencontré deux fois à N’Djamena Ghazi Salahuddin Atabani, conseiller spécial du président soudanais, Omar Al-Bachir, en charge du dossier Darfour.
Parallèlement, le sort des rebelles tchadiens installés au Soudan doit être scellé rapidement. Une semaine avant la visite d’Idriss Déby, les principaux chefs rebelles tchadiens ont été convoqués à Khartoum "par des responsables du renseignement, pas même par des responsables politiques", selon une source bien informée, et se sont vu offrir un nombre limité d’options : "Se rallier (à N’Djamena) ou partir."
Le Soudan se préparerait à expulser une partie de ces rebelles présents sur son sol. Dans un premier temps, il leur serait demandé d’évacuer leurs camps. Longtemps localisés dans les environs d’Al-Geneina, près de la frontière tchadienne, ces camps ont été reculés à l’intérieur du Darfour, jusqu’aux environs d’Al-Facher, pour échapper aux frappes aériennes de la nouvelle aviation tchadienne, pilotée par des mercenaires.
C’est aussi à Al-Geneina que devrait s’installer la Commission bilatérale conjointe militaro-sécuritaire chargée de surveiller, avec 3000 hommes, une frontière longue de 2000kilomètres et éviter les incursions des groupes armés de part et d’autre du Darfour.
En dépit de la volonté des deux pays à normaliser leurs relations, qui sait de quoi l’avenir sera fait ? "La paix ? Ce serait trop dire. Parlons plutôt d’un pacte de non-agression, d’une entente entre deux régimes sans légitimité qui se sont trouvé des intérêts conjoints, jusqu’à ce que les circonstances changent", note un observateur régional familier des deux capitales.
Plusieurs facteurs ont concouru à faciliter la détente entre les deux pays. Le président tchadien, arrivé au pouvoir à la tête d’une rébellion parrainée – déjà – par le Soudan en 1990, a consacré plus de 500 millions de dollars des recettes pétrolières nationales à des équipements militaires. Les attaques rebelles, en 2009, ne sont pas parvenues à dépasser l’est du Tchad.
Les liens entretenus par Khalil Ibrahim avec des responsables militaires tchadiens susceptibles de concurrencer le président sont de sérieux motifs d’inquiétude. En faisant la paix avec Khartoum, Idriss Déby neutralise ce risque et s’engage dans la voie d’une tentative de légitimation électorale, avec des législatives prévues en 2010 et une présidentielle en 2011.
Au Soudan, deux échéances d’importance approchent : élections générales en avril, puis référendum d’autodétermination du Sud en janvier2011. La première phase est conçue à Khartoum comme une chance de réhabilitation interne du président Bachir, poursuivi par la Cour pénale internationale (CPI) pour les crimes du Darfour. Protégé par l’Union africaine et une partie de ses pairs, très opposés à la CPI, Omar Al-Bachir doit donner des gages de bonne volonté. Dans ce cadre, il est devenu dangereux de continuer à lancer des attaques vers N’Djamena.
Le Président de la Commission de lUnion Africaine (UA), Jean Ping, s’est félicité de la reprise du "dialogue direct" entre le Tchad et le Soudan qu’il espère voir déboucher "sur une sécurisation rapide et optimale de la frontière commune". Différentes tentatives pour réconcilier les deux pays étaient jusque-là restées lettre morte, notamment "l’accord de Dakar" signé en mars 2008.
Cet accord avait volé en éclats quelques mois plus tard lorsque les rebelles darfouris du Mouvement pour la justice et l’égalité (JEM) avaient mené une attaque sans précédent sur la banlieue de Khartoum. La rébellion tchadienne avait ensuite mené une offensive jusqu’à N’Djamena.
"Cette fois-ci, ça a l’air sérieux", a souligné à l’AFP un diplomate sous le couvert de l’anonymat. "Les deux pays en ont besoin en ce moment. Le Tchad se dirige vers des élections législatives en novembre et une présidentielle en avril 2011, alors que des élections sont prévues en avril au Soudan, puis un référendum en janvier 2011", sur la sécession du Sud-Soudan, a-t-il noté.
Selon des observateurs, la normalisation des relations entre Khartoum et N’Djamena priverait les rebelles darfouris d’un important soutien et pourrait faciliter un accord entre la rébellion et le gouvernement soudanais, qui doivent prochainement entamer des pourparlers directs au Qatar.
"Cette visite (d’Idriss Deby) aura définitivement un impact positif sur les pourparlers de Doha", a assuré le chef de la diplomatie soudanaise, Deng Alor. Le conflit du Darfour a fait 300.000 morts selon les estimations de l’ONU - 10.000 d’après Khartoum - et 2,7 millions de déplacés. "Nous sommes venus pour repartir avec la paix", a ajouté M. Deby qui effectue sa première visite au Soudan depuis juillet 2004, alors à El-Geneina, capitale du Darfour-Ouest jouxtant la frontière tchadienne.
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