Pour attraper Manu Dibango mieux faut se lever de bonne heure… Tout juste sorti du studio d’enregistrement de son émission culte pour radio Africa N°1, l’oiseau rare s’envole vers d’autres Cieux musicaux.
A peine vu, déjà parti, tel un charismatique courant d’air. C’est que l’insaisissable Dibango a une tournée à préparer. Et l’ordre des choses du saxophoniste est sans équivoque : la musique avant tout ; les médias ensuite : « Je suis Artiste de temps en temps, il ne faut pas l’oublier » plaisante-t-il en guise d’excuse avant de disparaître dans la nature - ou plutôt dans sa voiture, direction l’est parisien pour les répétitions de circonstances… Le journaliste débouté tiendra cependant sa revanche : un entretien à bâtons rompus sur les Splendeurs et les Misères de la vie d’un enfant du Jazz, qui habite le paysage musical mondial depuis près de 40 ans.
De « Soul Makossa » au Maraboutik band : Itinéraire d’un enfant gâté Sur ses débuts dans la vie, Manu Dibango ne s’étend pas. On sent la lassitude de celui qui s’est déjà trop de fois raconté : « Mon enfance à Douala ; la chorale du temple protestant ; mon arrivée en France : Vous trouverez cela partout » dit-il, coupant court à toute confidence. Le « Grand Manu » est plus loquace - pour ne pas dire lyrique – quand il évoque ses premiers pas en musique : « C’est une histoire d’amour » affirme-t-il sans détour. Une histoire qui commence par une double romance avec la mandoline et le piano avant que le grand coup de foudre pour le saxophone n’emporte tout sur son passage. Manu Dibango a 18 ans. Ses héros sont alors Louis Armstrong et Sidney Bechet, deux figures emblématiques du jazz noir-américain. C’est aussi l’époque de la rupture avec le père, rétif à cette carrière de musicien qui s’esquisse.
Les années passent et les aléas mènent Manu Dibango en Belgique où il prend bientôt la tête des Anges Noirs, boite bruxelloise que les intellectuels Zaïrois fréquentent assidûment. Il y fait la rencontre de Joseph Kabasélé qui lui permet de renouer avec le son, un temps oublié, du continent africain. Il y aura encore bien des pérégrinations - au Cameroun et à Paris - avant que Dibango ne fasse ses débuts discographiques. Et c’est finalement à l’occasion de la Huitième coupe d’Afrique des Nations qu’il compose l’hymne qui deviendra bientôt le plus gros tube africain de tous les temps : « Soul Makossa »…
A l’aube des années 1970, la « world music » est ainsi née ! Mais à quoi renvoie-t-elle véritablement ? « Il faut l’entendre dans le sens d’un pont entre les cultures, d’une curiosité envers l’autre » précise le musicien qui a fait du métissage musical sa marque de fabrique. D’où cette insistance sur l’expérience Abidjanaise commencée en 1975 quand il devient chef d’Orchestre de la Radio-Télévision Ivoirienne. Du rêve réalisé d’un panafricanisme culturel, Manu Dibango parle avec nostalgie : « C’est le seul moment où dans une même ville africaine, il a pu coexister des artistes de différents pays ». Résigné, le musicien ajoute : « Cela n’est plus possible aujourd’hui. Il y a trop de tensions en Afrique ».
Ce n’est donc pas un hasard si le « Maraboutik », big band crée il y a quelques années par Manu Dibango remet à l’honneur la diversité culturelle. Le nom même de cette formation s’en fait l’écho symbolique : tel le marabout, la musique, « sorcellerie évocatoire », n’est-elle pas chargée de ré-en-chanter le monde ? Une question que le « Grand Manu », laissera sans réponse, comme à la discrétion de chacun.
L’insoutenable légèreté du jazz
Mais comme aime à le rappeler Manu Dibango, l’origine du jazz est empreinte de souffrance. Ses ancêtres ne sont autre que les « work songs », ces chant de travail entonnés par les esclaves africains, mêlés aux Negro spirituals et Gospels, psalmodiés dans les églises. « Le Jazz c’est la fleur qui est sortie du mal, de la boue sordide de l’esclavage » commente le saxophoniste, reprenant à son compte la métaphore baudelairienne. L’art est de fait un puissant alchimiste et le jazz devient bientôt chant d’espoir, « la seule musique sur laquelle les blancs et les noirs se sont jamais retrouvés ».
Mais si sa passion pour le Jazz et ses racines nord-américaines est ancienne, le continent noir demeure pour Dibango une inépuisable source d’inspiration, fluctuant au grès d’une relation d’amour-haine qui le conduit in fine à un retour triomphal au pays natal en décembre dernier, à la faveur d’un hommage national. « Avec le Cameroun, c’est comme une relation amoureuse. Et, il faut croire que parfois les histoires d’amour se terminent bien ».
Un passeur sans étiquette
L’identité de Manu Dibango n’en est pas moins problématique. « Afro-européen » s’était-il lui-même définit dans les années 1980 à l’époque où il orchestrait plusieurs émissions de télévision. Qu’en est-il aujourd’hui ? « Je me sens toujours Afro-européen. Cela veut dire que je vis ici mais que je viens de là-bas, exactement comme les afro-américains ».
Un mot valise certes, mais qui ne doit pas servir à « ranger » une fois pour toute une identité figée : « Moi je ne me range pas » prévient Manu Dibango, qui ajoute, avec un brin de mystère : « Je ne milite que pour la musique. Je demeure inclassable, même pour moi-même ».